MAINTENANT !

Un guide exploratoire de résistance, d’entraide et de révolte

Comment manifester?

Manuel de civilité à l’intention de quiconque veut participer à une manifestation

par l’archiduchesse Anne d’Archet, troisième du nom
spécialiste de l’étiquette et de la bienséance

Madame la marquise, monsieur le vicomte, je sais que vous êtes des gens de qualité qui savent s’élever au-dessus du vulgaire. Comme moi, vous déplorez que la politesse et la civilité se perdent. Mes pauvres darlings, c’est bien simple, la bienséance fout le camp et si vous voulez mon avis, c’est l’époque qui est à blâmer. Ah ! Quel siècle inconvenant ! Tous les racistes, tous les haineux s’imaginent avoir le droit d’éructer où et quand bon leur semble. Les politiciens ne cachent même plus leur poltronnerie face aux puissants de ce monde. Les fascistes s’enhardissent au point de sortir de leurs trous à rats pour étaler leurs déjections au grand jour. Tout cela est d’une grossièreté sans nom et choque les âmes sensibles et sophistiquées que nous sommes.

En vérité, mes chéri·es, le savoir-vivre est d’une importance vitale – et pas seulement dans les vernissages, les soirées de gala ou au salon de la marquise de Sauce-Worcestershire. Il est aussi essentiel dans les événements mondains comme les manifestations, les occupations et les émeutes. J’irais même jusqu’à dire que c’est lors des manifs que les bonnes manières sont les plus nécessaires, car c’est le nombre de convives et leur qualité qui les imposent.

Voilà pourquoi je vous ai concocté un petit manuel de civilité pour toustes celleux qui sont soucieux·ses du respect de l’étiquette dans les manifestations. Au rythme où vont les choses, nous risquons toustes, plus tôt que tard, de nous retrouver dans la rue pour défendre le peu de droits que l’État daigne encore nous accorder ; aussi bien le faire comme il se doit, dans le respect des convenances, en bénéficiant de l’expérience des générations de manifestant·es qui nous ont précédé·es.

DE LA MANIFESTATION ET DE SON IMPORTANCE

Darlings, commençons par mettre les choses au clair. Pour les besoins de ce manuel, je définis une manifestation comme un rassemblement de personnes qui veulent exprimer leur opposition ou leur appui envers une cause, une législation, une institution ou tout autre raison qui exige une démonstration de force. Les manifestations impliquent souvent une marche, des discours et des slogans scandés en brandissant des pancartes ou des banderoles. Bien qu’elles se déroulent généralement en milieu urbain, les manifs peuvent très bien se faire en milieu rural – les blocages de route et de chantiers de pipelines en sont des exemples notoires.

Aux dernières nouvelles – et au moment de la parution de ce manuel –, nous vivons encore dans une démocratie libérale. Ce n’est vraiment pas le paradis, mais ça garantit (en théorie) quelques droits, dont celui de nous rassembler dans les lieux publics pour nous exprimer. Eh oui, la liberté d’expression, ce n’est pas juste celle de propager de la haine sur le web – je sais, c’est flabergastant quand on y pense. Comme le disait la baronesse de Cucumber-Sandwich, les droits s’usent et disparaissent quand on ne les exerce pas. N’hésitez donc jamais à vous exprimer dès que vous en ressentez le besoin. 

Les manifestations sont une tactique importante, car elles constituent une démonstration de force. Elles lancent un signal clair aux autorités : vous n’avez pas les mains libres pour agir à votre guise, vous faites face à de la résistance. Comme je l’ai déjà mentionné, les politiciens sont des poltrons qui ont une peur bleue que les gens bien élevés comme nous prennent conscience de leur force. C’est la moindre des politesses que de faire en sorte d’entretenir un tant soit peu leur inconfort.

Ne surestimez toutefois pas le pouvoir des manifestations. Elles ne sont qu’une tactique parmi d’autres que je passerai fort probablement en revue pour vous dans le prochain numéro de L’idiot utile, si autre numéro il y a (on ne sait jamais, le journal sera peut-être interdit par le gouvernement et j’espère que vous irez manifester pour signifier votre mécontentement). Si vous ne disposez pas des capacités physiques et mentales de manifester, il y a tout plein d’autres activités auxquelles vous pouvez vous consacrer pour faire advenir un monde un peu moins à chier que le nôtre. L’usage veut que vous cessiez de culpabiliser si vous manquez la prochaine manif – surtout que c’est mauvais pour le teint.

VOS DEVOIRS

Si manifester est un droit, les conditions de son exercice peuvent entraîner des conséquences fâcheuses si on ne prend pas les précautions élémentaires. Voilà pourquoi il est important de respecter l’étiquette avant, pendant et après une manifestation, surtout si on soupçonne qu’il y a risque de grabuge. Toustes les expert·es vous le diront : le savoir-vivre découle de la morale. Pour que l’étiquette et la politesse aient du sens, vous devez connaître quels sont vos devoirs envers vous-même, envers les autres manifestant·es, envers les médias et envers les policiers.

Devoirs envers vous-même

  • Votre premier devoir est d’éviter, autant que possible, qu’on vous fasse violence. Vous avez le devoir de préserver votre santé physique et morale, car aucune cause ne bénéficie d’une personne blessée pour la servir. La lutte est à long terme, prenez soin de vous, que diable !
  • Vous avez le devoir d’évaluer le plus justement possible les risques que vous encourez en manifestant. N’oubliez jamais que manifester n’est pas la seule façon de lutter contre le pouvoir ; il se peut très bien que vous soyez plus utile et efficace en faisant autre chose.
  • Vous avez le devoir de ne pas parler à la police, pour éviter de vous incriminer ou d’incriminer les autres. Rappelez-vous bien de ceci, car je ne le répéterai pas.

Devoirs envers les autres

  • Vous avez le devoir d’agir de façon à ne pas nuire aux autres personnes qui manifestent.
  • Vous avez le devoir d’évaluer le niveau de risque des personnes autour de vous et de les protéger si elles sont plus vulnérables que vous.
  • Vous avez le devoir de porter assistance aux personnes autour de vous lorsqu’elles sont en détresse ou font face à une situation difficile.
  • Vous avez le devoir de respecter les tactiques choisies par les autres manifestant·es et de ne pas les dénoncer à la police.
  • Vous avez le devoir de ne pas accuser d’autres manifestant·es d’être des agents provocateurs ou des policiers infiltrés sans preuve. La paranoïa ne sert que les intérêts du pouvoir.

Devoirs envers les journalistes et les observateurs·trices

  • Vous avez le devoir de réfléchir avant de parler aux journalistes. Sachez que les médias traditionnels (et bourgeois) utiliseront fort probablement vos propos contre vous, pour vous dénigrer et salir la cause que vous défendez.
  • Vous avez le devoir de ne rien dire qui pourrait vous incriminer ou incriminer d’autres personnes.

Devoirs envers les policiers

  • Pffff. Vous ne devez rien à ces malotrus. Fuck them all, comme le disent vulgairement les garçons d’écurie du roi Achab.
Deux messieurs se saluant en présence d'une dame.

AVANT LA MANIFESTATION

La bienséance exige que vous ne partiez jamais manifester sans un minimum de préparation. Vous le devez autant à vous même qu’à vos camarades, alors mémorisez au plus vite ces simples règles d’étiquette.

Renseignez-vous au maximum sur la manifestation

C’est une faute de goût impardonnable que de vous rendre à une manifestation sans avoir une idée précise de qui l’organise et de ce qui est censé s’y produire.

  • Demandez-vous quel genre de manifestation ce sera. Est-ce qu’elle est organisée par un syndicat ? Une ONG ? Un groupe communautaire ? Un groupe militant ? Un parti politique ? Une page Facebook ? Des gens relativement ou rigoureusement anonymes ?
  • C’est un devoir moral de savoir s’il y a un parcours prédéterminé pour la marche et si la manifestation sera escortée ou encadrée par la police.
  • La politesse exige que vous connaissiez la position des organisateurices en ce qui concerne la violence et l’atteinte à la propriété. Cette question est importante parce que plus l’organisation tient à son image de non-violence, plus elle sera susceptible de vous dénoncer à la police si du grabuge se produit.
  • Il est aussi de bon ton de se demander à quel moment de la journée va se dérouler la manifestation. Les risques de grabuge sont plus grands le soir et les manifestations plus familiales ont tendance à plutôt se dérouler en après-midi. Si vous comptez amener vos enfants manifester, il est préférable d’éviter les manifs en soirée.
  • Pour vous assurer que la morale soit sauve, tâchez de savoir si la présence de contre-manifestants et de fascistes est probable. Ces gens-là manquent de courtoisie, c’est le moins qu’on puisse dire ; préparez-vous en conséquence.

Sachez s’il est convenable de manifester ou non

Selon votre situation, il se peut que la bienséance exige que vous adoptiez un rôle en appui aux manifestant·es plutôt que de participer directement à la manif comme telle.

  • Évaluez le risque que vous encourez à manifester. Faites-vous partie d’un groupe marginalisé de genre ou de race ? Avez-vous été doxé·e sur internet ? Avez-vous fait l’objet d’une arrestation récemment ? Êtes vous en probation ?  Tous ces facteurs peuvent faire de vous une personne ciblée par les flics.
  • Quel est votre niveau de tolérance à l’exposition à des gaz irritants et à des bruits forts et perçants ? Quelle est votre tolérance à l’arrestation ? Êtes-vous en situation de handicap ? Si c’est le cas, la politesse exige que vous fassiez une évaluation coûts-bénéfices de votre participation à la manifestation.

Joignez un groupe d’affinité

  • Se présenter seul·e à une manifestation n’est pas seulement une faute de goût impardonnable, c’est aussi un risque que vous ne devriez jamais prendre. Voilà pourquoi il vous faut un groupe d’affinité – des ami·es, voire des camarades qui se rassemblent autour d’intérêts, d’expériences, d’identités ou d’objectifs communs.
  • Il est de bon ton de vous assurer que les membres de votre groupe d’affinité soient des gens que vous connaissez bien, en qui vous avez confiance. L’usage veut que certain·es d’entre vous ne manifestent pas et restent en appui à celleux qui le font.
  • Assurez-vous que quelqu’un est au courant que vous allez à une manif. Donnez-lui toutes les infos au sujet de cette manif – où elle a lieu, à quelle heure elle a lieu et à quelle heure vous prévoyez rentrer. Cet ange gardien pourra vérifier auprès de vos camarades ce qui s’est passé si jamais vous n’êtes pas revenu·e.

Connaissez vos droits

Je ne vais pas les énumérer ici, mais sachez que vous avez (supposément encore) des droits et que c’est une grave faute de goût de les ignorer.

  • Le savoir-vivre vous oblige à savoir les circonstances dans lesquelles vous devez légalement vous identifier à un policier. Si vous êtes arrêté·e, quels sont vos droits ?
  • N’oubliez pas que parler aux flics est une atteinte grave au décorum. J’aurai l’occasion d’y revenir.
  • Ayez le numéro de téléphone d’une personne de confiance ou d’un·e avocat·e sur vous. Écrivez-le sur votre bras à l’encre indélébile si vous n’arrivez pas à le mémoriser.
  • Aussi bien y revenir tout de suite : NE PARLEZ PAS AUX POLICIERS, surtout si vous n’êtes pas en présence de votre avocat·e. Exprimez verbalement votre droit à demeurer silencieux·se, même si c’est une contradiction qui peut sembler incongrue.

Équipez-vous en conséquence

Je ne sais pas si Mao avait raison quand il disait que la révolution n’est pas un dîner de gala ; sachez qu’il faut quand même s’y préparer comme s’il s’agissait d’un festival de musique. Manif, Coachella : même combat !

  • Sachez que vous aurez moins besoin d’équipement si la manif est prévue pour être courte.
  • Vous êtes à la manif pour marcher, donc faites preuve de décence et enfilez une bonne paire de chaussures.
  • C’est une faute impardonnable de se présenter à une manifestation les mains vides. Apportez de l’eau. Une serviette. Un masque, parce que nous sommes toujours en pandémie. Un goûter. De l’argent comptant. De la solution saline pour les yeux. Des lunettes de natation de qualité, qui adhèrent hermétiquement à la peau, pour vous protéger des gaz irritants. Des bouchons d’oreilles pour vous protéger des canons à son. De la crème solaire parce que la lutte contre le pouvoir est plus aisée et quand on n’est pas affligé d’un mélanome malin.
  • Un parapluie peut être utile pour vous protéger des gaz lacrymogènes et protéger votre identité. C’est une délicatesse exquise d’en avoir un sur vous.
  • Apportez vos médicaments dans leurs contenants originaux en provenance de la pharmacie, sinon les flics ne voudront pas vous les donner si vous êtes détenu·e.
  • Il est d’usage d’avoir une pièce d’identification sur vous, en cas d’arrestation. Cela facilite le traitement de votre cas et vous pourrez éventuellement être libéré·e plus rapidement.

Respectez le code vestimentaire

J’en ai déjà glissé un mot, mais ça vaut la peine de le répéter. On ne s’habille pas pour une manifestation comme on se sape pour aller nourrir les cochons. Un peu de décence, ma parole !

  • Portez plusieurs couches de vêtements : une première tenue pour vous rendre à la manifestation, une deuxième pour la durée de la manif et une autre qui vous aidera à vous fondre dans la masse au moment de partir.
  • Retirez vos piercings et cachez vos tatouages. Ces signes distinctifs sont contraires à la pudeur !
  • Il est de bon aloi pour les membres de votre groupe d’affinité de porter des vêtements identiques (sweat-shirt à capuche noir, pantalon et masque assorti) afin d’être indiscernables. Si c’est ce que vous choisissez de faire, assurez-vous que vos vêtements ne comportent aucun élément permettant de vous identifier. Souvenez-vous que vos chaussures ou votre sac à dos peuvent vous trahir !
  • Si vous portez un masque ou une cagoule, enfilez-le hors de vue des caméras ou de la police et gardez-le pendant toute la durée de la manifestation. Par modestie, couvrez complètement vos cheveux.
  • La police peut cibler les individus masqués isolés, alors faites preuve de tact et restez ensemble jusqu’à ce que vous atteigniez un endroit sûr pour vous changer et vous disperser.
  • Toute personne bien élevée sait que les lunettes de soleil peuvent vous rendre moins reconnaissable. Évitez de porter des lentilles de contact qui peuvent faire adhérer les produits chimiques toxiques contre vos yeux.
  • Les mains nues ne sont pas convenables. Portez des gants en tissu ; les empreintes digitales adhèrent au latex et les gants en cuir laissent leurs propres empreintes.

Connaissez l’étiquette du port du téléphone

S’il n’en tenait qu’à moi, personne n’apporterait un téléphone à une manifestation, car c’est d’une vulgarité immonde. Je sais par contre que ça équivaut à se faire arracher un rein pour certain·es d’entre vous, alors mes darlings, si vous vous entêtez à le garder sur vous, voici ce que vous devez savoir :

  • Le savoir-vivre commande que vous évitiez d’apporter votre téléphone personnel à une manifestation. Votre appareil contient des informations qui peuvent être utilisées contre vous et contre vos camarades s’il tombe entre les mains des flics.
  • Sachez que la police dispose de StingRays, des appareils qui imitent les antennes de téléphonie mobile et qui font la collecte de toutes vos données et communications.
  • Sachez également que si vous êtes arrêté·e ou détenu·e et que votre téléphone se débloque avec des données biométriques, les policiers ont le droit de tenir votre téléphone devant votre visage ou d’utiliser votre doigt pour y avoir accès. Les policiers ont aussi des logiciels pour déchiffrer votre mot de passe, surtout s’il est faible.
  • Soyez informé·e que le mode avion ne bloque pas toutes les données transmises passivement par votre téléphone, alors ce n’est pas une solution parfaite.
  • Si vous tenez mordicus à utiliser un téléphone, la politesse est de vous procurer un téléphone prépayé qui contient un minimum de renseignements personnels vous concernant ou concernant vos camarades. Il est préférable de ne pas s’en servir et même de ne pas l’allumer dans les endroits que vous fréquentez normalement dans votre vie quotidienne.
  • Rappelez-vous que plusieurs générations ont précédemment manifesté sans avoir de téléphone cellulaire. Il est de bon aloi d’admettre que vous pouvez vous en passer. Cela dit, il est aussi très utile pour communiquer entre manifestant·es et agir stratégiquement pour éviter la répression policière. Donc : c’est à vous de voir.

PENDANT LA MANIFESTATION

Sachant que vous avez eu le bon goût de vous préparer adéquatement, comment faire preuve de savoir-vivre pendant la manifestation ? Voici quelques règles élémentaires que toute personne bien née devrait connaître…

Déplacez-vous convenablement vers la manif

Votre moyen de transport pour vous rendre à la manifestation peut potentiellement avoir un impact sur vous et sur vos camarades. On n’arrive pas à dos d’âne à une audience papale ; il en va de même pour une manifestation, surtout s’il y a risque de ramdam.

  • Si vous utilisez une voiture, sachez que les policiers utilisent des scans de plaques d’immatriculation. C’est une façon pour eux de retrouver les fauteur·euses de trouble après la manif.
  • Si vous choisissez de covoiturer, demandez à la personne qui vous donne un lift de vous déposer à bonne distance de la manifestation. Vous éviterez ainsi la faute de goût de vous rendre impudiquement identifiable par les flics.
  • Puisqu’il est de bon ton de ne pas arriver et repartir de la manifestation seul·e, assurez-vous de rester en compagnie de votre groupe d’affinité ; c’est ce que le décorum exige.
  • Sachez que les transports collectifs peuvent aussi impliquer des risques si vous avez été identifié·e pendant la manifestation, à cause des caméras de surveillance et des gardiens de sécurité dans le métro. Prendre l’autobus est préférable – à un arrêt qui, encore une fois, est à bonne distance du trajet de la manif.
  • Le vélo est chic, quelle que soit la saison. Le budget municipal qui va aux pistes cyclables n’est pas consacré au salaire des policiers, alors empruntez-les sans arrière-pensée.

Faites valoir les talents de vos invité·es

Comme pour tout événement mondain qui se respecte, une manifestation n’est réussie que si les talents et capacités de toustes sont mis convenablement à profit.

  • Certaines personnes sont plus habiles pour savoir quand se masquer, comment utiliser la technologie, comment communiquer par signes. Faites valoir leur expérience !
  • D’autres connaissent davantage la ville et l’endroit où se déroule la manif. Ces personnes savent où se trouvent les goulots d’étranglement potentiels, où il est aisé pour la police de prendre les manifestant·es en souricière.
  • L’honneur exige que vous adoptiez un rôle spécialisé qui est adapté à vos connaissances et compétences. Certaines personnes peuvent se consacrer à surveiller les flics, d’autres peuvent prodiguer les premiers soins, d’autres encore peuvent transporter et distribuer le matériel médical ou l’eau.
  • Une personne de votre groupe d’affinité devrait rester au vert – c’est-à-dire être en retrait en cas de castagne pour ne pas se faire passer les menottes. Cette personne peut alors officier comme soutien pour les personnes arrêtées et faire la liaison entre elles et leurs proches, ami·es et camarades.
  • Un seul talent est d’une goujaterie sans nom, il faut à tout prix éviter de l’exercer : CELUI DE PARLER AUX FLICS (faut-il encore vous le rappeler ?).

Restez vigilant·e et conscient·e de votre entourage

Pendant tout le déroulement de la manifestation, vous devez être à l’affût des changements autour de vous. L’humeur de la foule peut radicalement basculer à tout moment, alors le savoir-vivre, c’est le savoir-identifier les signes précurseurs de ramdam.

  • Prenez pour acquis que vous êtes filmé·es à tout moment. Les commerces ont des caméras de surveillance. Les flics ont des caméras sur elleux. Les streamers qui couvrent la manif  – sympathisants ou non – ont des caméras. Les badauds qui vous regardent défiler prennent des photos, idem pour les contre-manifestants. Les policiers ont les moyens techniques de glaner les images de la manif sur internet. Soyez conscient·e que le risque de doxing est réel.
  • La décence vous intime de vous poser les questions qui suivent. À quelle vitesse la marche se fait-elle ? Qui sont les gens près de vous ? Quelle est l’humeur ambiante ? Est-ce que les flics se mettent à changer de comportement ? Comment se déplacent-ils ? Apportent-ils de l’équipement qu’ils n’avaient pas au début de la manif ? Est-ce qu’il y a des contre-manifestants ? Des fascistes ? Comment se comportent-ils ? Est-ce qu’il se met à y avoir des disputes, est-ce que les gens se crient des insultes, est-ce qu’il y a des altercations verbales ou physiques ? Rester conscient·e de votre entourage vous permet de détecter les signes d’escalade de la tension et de grabuge potentiel.
  • Les choses ne se déroulent pas souvent comme prévu. La politesse est de rester flexible et de vous adapter à toute situation.
  • La bienséance est de rester groupé·e avec vos camarades. Ne laissez pas votre groupe s’étirer trop loin dans la foule. Il est de bon ton d’avoir des ami·es à vélo pour transmettre des messages et vous tenir au courant de ce qui se passe à proximité.

Faites preuve de savoir-vivre envers les policiers

Lorsqu’une manifestation se transforme en émeute, c’est presque toujours parce que les policiers ont décidé d’avoir recours à leur monopole légal de la violence. Ne croyez pas la police lorsqu’elle met la faute du grabuge sur le dos d’une « minorité de casseurs » ; la minorité violente, c’est elle. Sachant cela, voici quelques règles d’étiquette qui devraient guider vos relations avec les flics.

  • Rappelez-vous que la police n’est pas là pour vous protéger : elle est là pour protéger le pouvoir, la propriété et le statu quo.
  • Dès que les policiers arrivent, faites-leur comprendre clairement qu’ils ne sont pas aux commandes. Votre assurance et votre volonté de vous protéger les uns les autres sont la meilleure garantie de votre sécurité.
  • Comme tous les bullies, le moindre compromis ou signe de faiblesse enhardit les policiers. Si toutefois ils voient qu’ils n’ont aucun moyen de prendre le contrôle de la foule, il est possible qu’ils s’abstiennent de faire escalader le conflit. Plus la foule est nombreuse, plus elle est décidée, plus grandes sont les chances d’éviter la violence.
  • La politesse est de ne pas laisser les agents entrer dans la foule. Tenez des banderoles sur les côtés ; enchaînez vos bras si nécessaire.
  • Si la police veut attraper quelqu’un, mettez-vous en travers. Continuez à bouger pour qu’ils n’aient pas la possibilité de vous encercler. Si vous les voyez bloquer une rue devant vous, déplacez-vous rapidement avant qu’ils ne puissent vous encercler et vous piéger. Gardez-les dans l’incertitude. N’arrêtez pas tant que vous sentez que vous avez l’avantage.
  • Oh, et au cas où vous ne l’auriez pas encore compris : NE PARLEZ PAS AUX FLICS. Surtout s’ils sont gentils et amicaux. C’est une de leurs méthodes pour recueillir de l’information sur vos intentions et celles de vos camarades. Un flic n’est jamais réellement amical ; il est toujours un ennemi.

Agissez avec tact quand la situation dégénère

Très cher·es, vous savez comme moi que les manifestations ne sont pas toujours de charmantes promenades champêtres. Il arrive que les choses s’enveniment et c’est à ce moment-là que vous serez content·es d’avoir mémorisé ces quelques règles de politesse.

  • Si vous ressentez de l’angoisse ou de la peur, essayez de ne pas paniquer. C’est de la plus haute importance : quand le chaos commence, paniquer diminue vos chances de vous en sortir indemne.
  • Si les gens se mettent à courir, s’ils sont brutalisés, si les flics se mettent à bastonner à qui mieux-mieux, voire à tirer sur vous avec des balles de caoutchouc, éloignez vous calmement, mais rapidement. Si vous devez courir ou marcher au pas accéléré, faites-le en respectant les personnes autour de vous.
  • Prenez du recul par rapport à l’action et observez ce qui se passe. La fuite en bousculade désorganisée est une des pires choses qui puissent se produire. Vous devez toujours vous placer de sorte à éviter d’être piétiné·e. Fuyez de façon à ne pas créer une panique autour de vous ou de l’alimenter.
  • Les bouchons et les coquilles protectrices devraient être mises dès le premier signe d’utilisation de canon à son.
  • Si les flics utilisent les gaz irritants, mettez au plus vite vos lunettes de natation. Ne vous frottez pas les yeux sous aucun prétexte. Utilisez de l’eau ou de la solution saline pour vous rincer le visage et les yeux. Sachez que courir vous fait inhaler davantage de gaz !
  • Prenez soin des personnes autour de vous. Soyez conscient·e que le grabuge peut se déclencher à tout moment. Ayez des plans de sortie et de fuite des lieux de la manifestation.

APRÈS LA MANIFESTATION

Il est aussi important de prendre soin de soi après la manifestation que de bien s’y préparer. Seul·es les goujat·es abandonnent leurs camarades dès que l’action est terminée !

Prenez soin de vous

Manifester est une épreuve physique. Comme pour n’importe quel sport, analyser votre performance, récupérer et vous reposer sont les choses à faire si vous avez l’intention d’affronter le pouvoir encore, dans un avenir rapproché.

  • Faites un post mortem de la manifestation avec votre groupe d’affinité. Comment est-ce que vous vous sentez ? Quelles émotions ressentez-vous ? Est-ce que quelqu’un est blessé ? Est-ce qu’il s’est passé quelque chose que votre groupe devrait savoir ? Est-ce que quelqu’un manque à l’appel ? Si oui, qui doit-on avertir ? Doit-on chercher où les personnes arrêtées sont détenues ? Doit-on avertir un·e avocat·e ?
  • L’après-manifestation devrait ressembler à une séance d’aftercare de BDSM. Changez de vêtements – ou jetez-les s’ils sont contaminés par des produits chimiques –, prenez une douche, en faisant attention aux produits qui pourraient couler dans vos yeux et sur votre sexe, buvez de l’eau, relaxez, discutez, regardez un film, préparez un repas ensemble, faites-vous un câlin de groupe. Avoir des relations sexuelles n’est pas du tout contraire à la morale, en autant que ça se fasse consensuellement, bien entendu.
  • Faites ce post mortem et cet aftercare en personne, sans téléphone et sans internet. Évaluez ce qui s’est bien passé et ce qui s’est mal passé. La politesse veut que vous appreniez de l’expérience que vous venez de vivre, pour que vous puissiez adapter et améliorer vos tactiques pour la prochaine fois.

Surveillez votre langue

Il se peut que vous soyez très excité·es après une manifestation, très cher·es. Ne laissez pas votre enthousiasme et l’adrénaline vous pousser à dire des paroles que vous pourriez regretter. De toute façon, l’indiscrétion est tellement vulgaire, ce serait indigne de vous.

  • Ne parlez jamais publiquement des personnes arrêtées sans leur consentement – surtout si ces personnes n’ont pas encore pu parler à leur avocat·e.
  • La décence exige que vous ne publiez rien en ligne que vous ne voudriez pas que les flics puissent voir. Dites-vous qu’ils sont à l’affût et qu’ils ont commencé à ramasser des preuves sur internet bien avant la fin de la manif.
  • Ne vous vantez pas de quoi que ce soit qui pourrait vous incriminer. La vantardise est d’une grossièreté impardonnable ! 
  • Ne racontez pas ce que d’autres personnes ont fait. Ne parlez de ce qui s’est passé que dans un environnement sécurisé, avec des personnes en qui vous avez confiance.
  • Les médias bourgeois répéteront à coup sûr les mensonges de la police. Si vous tenez absolument à raconter votre version des faits, ne parlez qu’à des journalistes indépendants en qui vous avez absolument confiance. Je sais, iels sont rares, mais c’est le savoir-vivre qui l’exige.

DERNIÈRES RECOMMANDATIONS

Si manifester est un droit, exercer ce droit n’est pas sans risque. Il y a surtout peu de gloire personnelle à en tirer. Ne vous laissez jamais décourager par le peu de résultats que vos efforts auront apportés.

  • Les politiciens tenteront de vous discréditer ou de vous faire perdre votre temps dans des pétitions interminables. Ils voudront canaliser votre mécontentement dans des exercices électoraux aussi inutiles que grossiers.
  • Ne laissez personne vous intimider ou freiner votre imagination. Chaque geste que vous posez affaiblit le pouvoir de ceux qui vous oppriment.
  • Ne vous laissez pas entraîner dans des querelles personnelles avec les représentants des autorités et leurs larbins. Vous êtes en lutte contre des mécanismes du pouvoir qui les dépassent et de toute façon, ces pantins ridicules sont interchangeables.
  • Notre pouvoir naît de notre courage, de nos rêves et des liens que nous tissons entre nous. Si la manifestation n’a pour seul résultat que de les approfondir, dites-vous que la victoire est acquise.

Oh, et ne parlez pas aux flics. Est-ce que je l’ai mentionné ?